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La technophobie : handicap invisible à l’ère du numérique

J’ai le plaisir en ce moment d’écrire un livre sur l’accessibilité numérique et sur le rapport humain-machine. J’adore écrire, car ce processus permet de s’aventurer sur des terrains réflexifs où nous n’avons pas été auparavant. L’écriture de mon futur livre m’a permis de revisiter mes expériences professionnelles passées via mes formations et accompagnements.  Mon constat est qu’avec l’omniprésence des technologies dans nos vies autant dans le travail qu’à l’école, il apparait une nouvelle forme de handicap invisible : la technophobie. Cette forme de handicap est une contrainte importante dans le développement des compétences numériques des individus. 

Bien sûr, plusieurs contraintes environnementales sont des obstacles importants à la réponse aux besoins d’accessibilité des utilisateurs. Pour l’instant, dans cet article, je voulais vous apporter une réflexion sur la technophobie : quoi, pourquoi et comment aider?

Qu’est-ce que la technophobie?

J’aime bien la définition du Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française :

«Peur irraisonnée à l’égard de la technologie et de ses dangers potentiels ou fictifs pour la santé, l’environnement et la société.  

Note

On considère parfois que les technologies éloignent l’humain de la nature, de ses semblables et même de sa propre humanité, qu’elles détruisent le lien social. Les progrès technologiques sont si rapides qu’ils font craindre que les inventions récentes cachent des effets secondaires dangereux pour la santé et pour l’environnement.   »

Ainsi, la technophobie est une relation de peur entre l’humain et la technologie qui est vécue à différents degrés par tous les utilisateurs de technologie. Le philosophe Vincent Billard parle même de « l’effet Beurk », qui est un rejet viscéral de toutes avancées scientifiques et technologiques. 

J’ai rencontré dans ma carrière plusieurs utilisateurs de technologies ayant des défis, des difficultés, des incapacités ou des situations de handicap. Ce qui à mon sens est une contrainte importante à l’apprentissage et au développement des compétences numériques permettant la réalisation des habitudes de vie est cette peur de la technologie. Comment une personne peut mettre en place des stratégies efficaces avec des outils technologiques si elle se sent dépassée et qu’elle ne mesure pas les bénéfices qu’elle pourrait y gagner? 

Cette peur est souvent très refoulée intérieurement, surtout dans un contexte où il est obligatoire d’utiliser les technologies presque quotidiennement.  L’évolution rapide des technologies a aussi contribué à cette peur.  

Les manifestations de la technophobie sont diverses. Je vous liste quelques manifestations que j’ai pu observé avec le temps :

  •  Peur de changer ses stratégies
  • Peur de se sentir incompétent
  • Peur d’aller chercher de l’aide auprès des technophiles tels que les techniciens en informatique
  • Peur de faire rire de leur incompétence informatique
  • Peur du jugement
  • Peur d’endommager les appareils
  • Peur de faire des erreurs coûteuses
  • Peur d’être moins humain 
  • Peur d’être trop dépendant des technologies

Pourquoi la technophobie est-elle un handicap invisible?

La technophobie est identifiable chez à peu près tout type de personne, d’âge et de profession.  Le gestionnaire, l’enseignant, l’agent de bureau, l’écrivain, la caissière, le conseiller financier, etc. peuvent le vivre.  Mais pourquoi j’utilise le terme « handicap invisible»

Rappelons-nous qu’un handicap est une situation qui empêche de réaliser ses habitudes de vie. 

Dans une société devenue numérique, la personne technophobe vit incessamment une situation handicapante pouvant la rendre non-fonctionnelle dans son quotidien, à l’école ou au travail. La technophobie vient aussi avec d’autres difficultés et incapacités venant accentuer la situation de handicap. 

J’ai déjà rencontré, par exemple, un étudiant qui avait un trouble visuel et qui était technophobe. Il voulait utiliser seulement les livres en braille en format papier.  Ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi. Cependant, la production de livre braille demande beaucoup de temps à produire ce qui l’amenait souvent à recevoir son livre à la mi-session.  S’il  avait été plus à l’aise avec la technologie, il aurait pu avoir une version numérique beaucoup plus rapidement pour pouvoir lire l’information soit en mode oral ou avec un afficheur braille connecté à son ordinateur.  

La situation de handicap liée à la technophobie peut aussi prendre des formes plus insidieuses. J’ai vu des professionnels technophobes avoir peur du changement  dans leurs outils de travail et voir les espaces nuagiques comme une source d’anxiété.  Et là, la peur du jugement entre en ligne de compte, donc la personne essaie de le cacher.  Mais cette peur est une contrainte importante à l’apprentissage d’une nouvelle technologie, ce qui crée un décalage avec le reste de l’équipe.  

Je pourrais vous en citer des dizaines de personnes comme ça qui vivent avec de la technophobie qui crée pour eux une véritable situation de handicap. C’est tellement tabou qu’elles ne préfèrent rien dire. 

Quoi faire pour aider les technophobes?

Avant tout,  il faut reconnaître la technophobie comme une véritable difficulté.  Il faut accueillir cette peur surtout pour les technophiles. Il est facile de juger les gens et de les exclure.  La bienveillance est de mise quand on observe chez une personne de la technophobie.  Il faut aussi faire attention à nos biais. J’ai pu observer la technophobie dans tous les groupes d’âges.  Ce n’est pas parce que tu es jeune que tu es automatiquement technophile. 

Prendre le temps d’écouter les peurs des utilisateurs avant même de proposer des nouvelles stratégies et des nouvelles technologies, c’est  essentiel. Il est important que la personne nomme ses peurs. La relation humain-machine est quasiment l’équivalent d’une relation  humain-humain. Si on a peur des autres, on a bien de la difficulté à entrer en relation avec eux. C’est la même chose dans la relation humain-machine. Les peurs qui sont vécues peuvent se transposer en de l’anxiété surtout si la personne doit utiliser tous les jours les technologies dans son travail ou dans ses études. 

Donc, oui, il y a de la thérapie à faire même dans le cas d’une relation humain-machine.  Le but n’est pas de rendre tout le monde technophile. C’est plutôt d’améliorer cette relation pour que la personne puisse développer de véritables compétences numériques lui permettant de se réaliser pleinement dans un contexte numérique. Mieux détecter cette technophobie aidera à une participation sociale plus efficace dans un monde numérique qui respecterait les différences et diversités de chacun.e. 

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